Chili - Cañete - Chroniques d'un procès politique du 6 Décembre 2010. Par Michael Barbut ( 6 )

Publié le par Collectif Mapuche

 

OBSERVATEUR INTERNATIONAL (mandaté par France Libertés)

 

DSCF0002-150x150.jpg

 

Lundi 6 Décembre 2010

 

Pour la première fois depuis mon arrivée à Cañete, le ministère public fait appel aux tristement célèbres « témoins protégés », « témoins secrets » ou encore « témoins sans visages ».

Ces témoins représentent et symbolisent la violation du droit à la défense. Les antécédents sur ces derniers ont été fournis tardivement à la défense. Dans le but d’empêcher leur identification, le ministère public se donne le droit, droit entériné par les juges, d’occulter à la défense certaines parties des antécédents et de leur déclaration qui risqueraient de permettre leur identification. Selon Adolfo Montiel, avocat de la défense, les témoins secrets sont de faible moralité. Pelayo Vial, défenseur public (avocat défenseur fourni par l’Etat), critique lui aussi ouvertement le recours massif et pernicieux aux témoins secrets. Il explique, en marge du tribunal, qu’en Europe le recours à des témoins secrets constitue une exception quand dans les causes engageant des personnes Mapuches participant du mouvement politique Mapuche cet instrument s’érige en norme. En outre, en Europe (cas Dosson aux Pays-Bas), le juge est chargé de s’assurer, avant d’intégrer le témoin secret de la qualité et la crédibilité de son témoignage, c'est-à-dire de considérer les relations qu’il entretient avec les accusés (amitiés/inimitiés, intérêts/désintérêts, etc.), ainsi que mettre en perspective un certain nombre de ses antécédents avec les raisons pour lesquelles il est appelé à déclarer afin de s’assurer que les conditions de la neutralité et objectivité du témoignage soient réunies. En d’autres termes, il doit s’assurer que le témoin n’a pas d’intérêts à témoigner contre les accusés.


Au Chili, les choses sont quelque peu différentes, le ministère public peut introduire toute sorte de témoins sans que les juges en vérifient la probité.

En outre, le statut de « témoins secrets » limite les possibilités de contre-interrogation de la défense. En effet, le ministère public peut objecter que telle ou telle question risque de conduire à la révélation de l’identité du témoin et par conséquent demander au tribunal d’en empêcher la réalisation.

 

C’est au regard de ces quelques éléments que l’on comprend la colère des accusés devant l’introduction de témoins secrets au cours de ce procès. Il y a deux semaines de cela, ils avaient quitté la salle d’audience au cours du témoignage s’indignant du caractère mensonger des propos proférés par le témoin. Aujourd’hui, avant même le début de la déclaration du témoin secret, les accusés décident de quitter la salle d’audience. Seul un des accusés, Victor Llanquileo, reste dans la salle.


Malgré la privation de liberté dont sont l’objet les accusés, dans cette salle de tribunal, ils entendent à travers cet acte de protestation collectif négocier les conditions d’un procès juste, respectant leur droit à la défense. Ce qui se joue donc dans cette salle de tribunal, c’est la volonté de disqualifier ce type de témoignages, qui s’est généralisé ces dernières années dans les procès Mapuches.

 

En syntonie avec les accusés, les avocats de la défense demandent eux aussi collectivement le retrait du témoin. Le juge rejette l’objection car il considère que la question des témoins secrets a déjà été résolue par une autre cour de justice qui a permis l’incorporation de ces derniers.

 

Finalement, le témoin est donc invité à déclarer. Il témoigne depuis une autre salle du tribunal. Le siège se transfère dans la salle depuis laquelle déclare le témoin. Celui-ci fait face aux juges et donne le dos à la caméra qui assure la transmission du témoignage dans la salle d’audience. Dans celle-ci, on trouve le ministère public, les plaignants, l’Etat et la Forestal Mininco ainsi que la défense.


Le ministère public invite le témoin à déclarer sur les faits survenus chez Santos Jorquera le 15 Octobre 2008. Il faisait parti des trois personnes présentes dans la grange à chicha (« chicheria ») lorsque un groupe de personnes encapuchées y ont fait irruption. Le témoin s’exprime avec difficulté, il manque de clarté dans ses dires, ne comprend pas toutes les questions. Dans ces conditions, le procureur essaie d’orienter la déclaration du témoin, il retient certains dires plutôt que d’autres.


A nouveau, l’enjeu pour le ministère public est de faire confirmer sa version des faits par le témoin. Le témoin ajoute que les « assaillants » du jour auraient exigé à Jorquera de quitter le secteur car les winkas n’avaient rien à faire ici. Ils ont menacé de le tuer s’il ne quittait pas la zone d’ici une semaine. C’est à nouveau la thèse de délits motivés par le racisme de ses auteurs qui est brandi par le ministère public.

En réalité, l’originalité de ce témoin secret ne réside pas dans la thèse du racisme, ni dans les faits qu’il conte. Non, l’utilité de ce témoin secret, c’est qu’il vient identifier les personnes aux visages couverts.

Devant le tribunal, le témoin affirme n’avoir pu reconnaitre personne, or le ministère public lui rappelle que dans une déclaration antérieure, il a reconnu certains sujets encapuchés. C’est pourquoi, le ministère public demande l’exhibition au témoin une déclaration qu’il a prêtée antérieurement en 2009.


Pelayo Vial et les autres avocats défenseurs s’opposent à l’exhibition de la déclaration. Ils révèlent qu’une partie de la déclaration est occultée (ce que justifie le ministère public par l’impératif de protéger l’identité du témoin), que parmi les différentes déclarations prêtées par le témoin, toutes ne portent pas la même signature.

Le ministère public demande au témoin de lire sa déclaration. Ce dernier ne révèle honteusement qu’il ne sait pas lire.

A présent, il reconnait sa déclaration, il reconnait avoir reconnu des personnes parmi les encapuchés. Il a pu les reconnaitre à l’écoute de leur voix. Il dit avoir reconnu Nino Llanquileo (Victor Llanquileo) en raison de sa voix qu’il connait bien. Il dit le connaitre depuis qu’il est petit. Et puis, progressivement, la mémoire lui revient et il dit aussi avoir reconnu la voix de Ramon Llanquileo.

 

Incontestablement, le procureur par ses questions, qui semblent rejouer une scène déjà répétée entre les deux hommes en marge du procès, ravive étrangement la mémoire du témoin. Toutefois, impossible de fermer les yeux sur les contradictions qui émanent de ce témoignage.

C’est sur ces contradictions que Pelayo Vial construit sa défense. Le témoin a déclaré aujourd’hui avoir reconnu 15 sujets or en Janvier 2009 dans une déclaration avait déclaré qu’il n’y avait que 10 sujets présents.


Aussi, dans une déclaration précédente, le 17 Octobre 2008, prêtée quelques jours après les faits survenus chez Jorquera, il n’a pas mentionné que les « encapuchés » menaçaient de bruler la maison de Jorquera et il n’a pas non plus évoqué la présence de Nino Llanquileo, choses qu’il mentionnera dans des déclarations postérieures. Cette ligne de défense laisse donc planer sur le tribunal le doute de déclarations faites sur mesure pour le procureur. Le témoin ne sait pas lire, les déclarations qui lui ont été lu suite à sa déclaration peuvent parfaitement avoir été écrites et inventées par les fonctionnaires de police.

Adolfo Montiel entend lui montrer que le témoin n’était pas dans son état normal. Autrement dit, il était en état d’ébriété.

 

Alors que la défense continue à interroger le témoin, un homme présent dans la salle d’audience se lève et interpelle le tribunal. Il interrompt l’audience, il demande pourquoi Santos Jorquera a fait tant de mal aux gens dans la zone. Suite à son interpellation, la mère des Llanquileo lance dans le silence du tribunal un cri de lutte Mapuche, puis plusieurs soutiens quittent la salle d’audience aux cris de « Marichiweu » (« 1000 fois, nous vaincrons »). Ils sortent du tribunal et continuent leur protestation sur le parvis de celui-ci où ils font raisonner le son de la Trutruka et du Kultrun, suivant ainsi les conseils que leur a dispensé une machi.

 

En quelques mots, ce témoin secret a clairement été manipulé par le ministère public et les fonctionnaires de police menant l’enquête. Manipuler à coup sur, certainement pressionné et intimidé. Ces propos sont contradictoires et semblent à certains moments structurés par la volonté du ministère public de les intégrer à la grande histoire de l’accusation qu’il a construite dans le cadre de ce procès.

 

Le nouveau témoin secret appelé à déclarer par le ministère public présente un visage encore plus sinistre que le précédent. Il a de sérieux problèmes d’auditions. On lui demande de combien de personnes était constitué le groupe d’ « encapuchés » qui s’est introduit chez Jorquera. A cette question, il répond textuellement qu’il lui était difficile de compter car il avait de l’alcool dans l’esprit (« ya andaba con chicha en la cabeza »)

Il dit n’avoir pu reconnaitre personne ce jour-là. Pourtant dans une déclaration qu’il a prêtée suite aux faits, il dit avoir reconnu un des « encapuchés ». Il s’agit de Juan Parra. Aujourd’hui, il dit ne plus être sur de ce qu’il avait dit au procureur lors de la déclaration en question.

 

La défense met en évidence la vacuité de ce témoignage. Le témoin le jour des faits qu’il narre était ivre. Il affirme que quand il boit il a encore plus de difficultés pour entendre. Il réaffirme qu’il assure n’être pas sur d’avoir reconnu Juan Parra.

L’interrogation de la défense se conclut par une question de Pablo Ortega qui demande qui avait le plus bu parmi les trois « socios » de Jorquera présents ce jour-là. Le témoin répond qu’ils avaient tous autant bu.

 

Le dernier témoin de la journée, témoin secret à nouveau, a des problèmes de vue. Il témoigne sur différents délits en cause dans ce procès. Son témoignage est aussi incertain que les précédents. Il n’était pas présent au moment des délits sur lesquels il est appelé à témoigner. IL aurait entendu ou vu de loin, en contradiction totale avec ses problèmes de vue.

De nouveau, ce que met en évidence la défense, ce sont les conditions dans lesquelles les déclarations de ces témoins ont été intégrées à l’accusation. Le témoin a prêté une déclaration qu’il n’a pas pu lire. Il ne se rappelle pas qu’on lui ait lu.


En outre, tous ces témoins ont en commun de consommer régulièrement de la chicha chez Jorquera.

Cette journée de procès donne à voir la misère régnante dans la zone de Choque : des témoins alcooliques, illettrés et en mauvaise santé. C’est en prenant appui sur cette misère que le ministère public entend démontrer la culpabilité des accusés. Ces témoins clés pour l’accusation affirment à certains moments avoir reconnu certains des accusés, alors qu’à d’autres ils nient leurs propres déclarations.

Sans aucun doute, la contre-interrogation de ces témoins fait apparaitre de nombreuses irrégularités dans l’instruction de l’affaire et met en évidence la ferme volonté de condamnation par tous les moyens qui anime le ministère public.

 

Michael Barbut.

Publié dans Témoignages

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article