Chili - Cañete - Chroniques d’un procès politique mercredi 26 novembre 2010 par Michael Barbut (3)

Publié le par collectif.mapuche.over-blog.com

OBSERVATEUR INTERNATIONAL (mandaté par France Libertés)

 

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L’audience s’ouvre à 9h. L’agitation journalistique d’hier laisse place à un retour à la normal.

Plus aucun journaliste aujourd’hui, le procureur Elgueta a effectué ses déclarations les plus fracassantes, ils peuvent donc retourner à Concepción et à Santiago. Certains d’entre eux me confient qu’ils reviendront pour écouter Llaitul s’exprimer au moment de la clôture du procès.

Et pourtant, le procureur Elgueta doit continuer de répondre aux questions des défenseurs des accusés. La presse donne donc à connaitre la version de l’accusation sur l’attaque du procureur Elgueta, et fait silence sur la défense des accusés face à ces allégations.

 

Les bancs réservés au public sont tristement dégarnis. Les personnes solidaires des accusés y siègent majoritairement aujourd’hui. Elles sont peu nombreuses. Les proches des accusés doivent travailler et ils n’ont pas toujours les moyens financiers de financer leur ticket de bus pour venir régulièrement au tribunal. Et puis, il faut reconnaitre qu’à Cañete la cause mapuche n’est pas particulièrement populaire. Le racisme envers les Mapuches structure en partie l’identité de cette petite ville où les communautés alentours ont toujours été perçues comme un péril et où les habitants ont construits leur identité en repoussant le Mapuche dans les abimes de l’altérité radicale. Barbarie versus civilisation. Aujourd’hui décliné sur un autre mode, celui de l’ordre et du désordre. Là où règne une absence de perspectives d’avenir, la revalorisation de l’identité individuelle et collective des habitants de Cañete (majoritairement non-mapuches) s’opère par la stigmatisation de l’Autre, le Mapuche. Construction historique qui a la vie dure, produite et entretenue par une série de potentats locaux, on la retrouve un peu partout dans les petites villes du territoire Mapuche. Bien sur tous les habitants de Cañete n’entrent pas dans ce schéma et quelques uns d’entre eux en font la preuve par leur présence occasionnelle au tribunal.

 

La parole revient désormais à l’avocat Montiel. Ce dernier entend dans un premier temps mettre en évidence à travers ses questions les collusions, voire connivences pouvant exister entre Elgueta et Jorquera. Il invoque la fascination du premier pour l’activité agricole du second. Elgueta reconnait qu’il était impressionné par le fait que Jorquera soit capable de produire ananas et noisettes dans la zone, chose inédite selon les dires du procureur Elgueta.

Ecoutant parler le procureur, témoin du jour, on a l’impression qu’en soulignant le caractère extraordinaire de l’activité agricole de Jorquera, il invite la cour à considérer comme bénéfique la présence de celui-ci sur les rives du lac Lleu-Lleu, et que les menaces perpétrées à son encontre pourraient entrainer la perte d’une telle ingéniosité pour la région.

 

Montiel poursuit sa contre-interrogation. A présent, il interroge le procureur sur la caravane de quatorze véhicules qui l’accompagnait lors de sa visite à Jorquera, suite à l’attaque dont celui-ci avait été victime. Il demande à Elgueta si le déploiement d’un tel dispositif était quelque chose de courant dans la zone, soulignant ainsi la « militarisation » des communautés entourant le lac Lleu-Lleu. Selon les avocats, les proches et les familles des accuses, les deploiements policiers pouvaient mobiliser jusqu'à 300 hommes et parfois même un helicoptere. Le jour de l’attaque a Elgueta, les accuses evoquent une trentaine de vehicules.

Enfin, il articule sa défense autour d’accusations proférés par Elgueta au cours de son audience qui n’ont jamais pu être prouvées par aucune enquête. Il en est ainsi du supposé travail de commercialisation du bois volé réalisé par José Santiago Huenuche Reiman, affirmé par Elgueta, jamais prouvé devant un tribunal.

 

Les autres avocats continuent le travail de contre-interrogation. Une avocate rappelle qu’il y a peu la femme de Jorquera a déclaré que des corps calcinés avaient été enterrés au sein de la propriété de Jorquera par des policiers durant la dictature.

A présent Elgueta est beaucoup moins loquace, il évite de nombreuses questions en affirmant qu’il ne se souvient pas. Il affirme que son travail de procureur dans la circonscription a occasionné pour lui et sa famille de nombreuses souffrances, par conséquent, une fois muté dans une autre circonscription, il a essayé d’oublier cette partie de sa vie pour pouvoir passer à autre chose.

 

Finalement, la dernière remarque de la défense a pour but de rappeler qu’Elgueta a réalisé une déclaration dans ce procès en tant que témoin et pourtant qu’il s’est borné durant son audience a parlé de son expérience et travail de procureur.

En un mot, les questions du jour de la défense furent beaucoup moins contendantes et aiguisés que celles d’hier. Toutefois, le témoignage d’Elgueta, l’une des pièces maitresse de l’accusation, s’est révélé peu novateur. La défense a pu montrer que le procureur Elgueta n’était pas en mesure d’identifier les auteurs des différents délits et attaques qu’il a longuement décrit. Bref, on reste dans la supposition et dans l’imputation déductive. Les communiqués de la CAM font office de preuve que les membres de cette organisation sont responsables des actions débattues au cours de ce procès, ce qui selon les avocats ne peut constituer une preuve juridique.

 

Pendant la pause, deux femmes d’accusés accompagnées de leur enfant font leur entrée dans la salle d’audience. Les papas de ces enfants, l’un âgé d’une petite dizaine d’années et l’autre en bas âge, se retournent et à la vue de leur enfant, on peut lire une vive émotion sur leur visage, des sourires teintés d’amertume, des regards remplis d’affection, contrastant vivement avec les accusations de « terrorisme » dont ils font l’objet. Malgré la paroi de verre, des gestes affectueux sont échangés, des mains tendus vers les enfants. Triste spectacle de voir ses familles divisées par un mur de verre.

 

Après une pause d’une quinzaine de minutes, le ministère public retourne à la charge en appelant un nouveau témoin. Il s’agit d’un sergent du GOPE (brigade d’intervention d’élite de la police chilienne affectée à des missions particulièrement périlleuses). Il intervient en raison de sa présence lors des différents faits survenus le 15 et 16 Octobre. Il était présent dans la caravane qui escortait le procureur Elgueta quand celle-ci a été attaquée. Il a lui-même

 

été blessé. Le ministère public entend utiliser son témoignage pour insister sur la violence de l’attaque et sur le fait que le procureur Elgueta était bien la principale cible de cette attaque.

Sa version de l’attaque est relativement similaire à celle d’Elgueta. Rien de bien nouveau dans le tribunal de Cañete.

Le témoin suivant est à nouveau un policier. Il était aussi présent dans la caravane attaqué et de nouveau son récit se concentre sur cet évènement. Sa version est similaire à celle du précédent témoin et par conséquent à celle d’Elgueta.

 

Enfin, l’audience du jour se conclut par le témoignage… d’un policier ! Il faut reconnaitre qu’à la différence des deux premiers de la journée, celui-ci présente un caractère original, il ne témoigne pas en uniforme. Pour le reste sa version est similaire à celle des deux premiers, elles-mêmes similaires à celle d’Elgueta.

Bref, les témoignages se suivent et se ressemblent. Toutefois, cette répétition répond à une ligne d’accusation claire ayant pou but à travers la succession de témoignages similaires de produire une vérité officielle, une vérité d’Etat, puisque ce sont des fonctionnaires publics qui témoignent, sur l’attaque contre le procureur Elgueta. La répétition est effort de pédagogie.

 

Toutefois, en marge du procès, les avocats de la défense sont relativement confiants, le ministère public n’a aucune preuve et aucune capacité d’identification des accusés. La femme d’Hector Llaitul, Pamela, considère, quant à elle, que le ministère public ne pouvant identifier les auteurs des délits a décidé de rattacher arbitrairement les membres de la CAM à ces délits.

En d’autres termes, il s’agit d’incruster arbitrairement des noms à l’histoire indéniablement violente qui agite les bords du Lac Lleu-Lleu depuis de nombreuses années. Les preuves de l’identification, nécessaires aux condamnations des accusés, ne pouvant être apportées par les forces de l’ordre, le procureur Elgueta ou encore le propriétaire terrien Jorquera, on comprend l’intérêt de recourir à des témoins sans visages et sans identifications, témoins imaginaires et imaginés en vue de condamner les accusés.

 

Michael Barbut.

Publié dans Témoignages

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