Chroniques d’un procès politique mercredi 24 novembre 2010 de Michael Barbut

Publié le par collectif.mapuche.over-blog.com

OBSERVATEUR INTERNATIONAL (mandaté par France Libertés)

 

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Mercredi 24 Novembre 2010, il est 10h30, aux abords du tribunal de Cañete, un étudiant  Mapuche fait raisonner le son du Kultrun (instrument traditionnel Mapuche). Trois fourgons  blindés de la police chilienne apparaissent et entrent dans le sous-sol du tribunal. Douze  hommes mapuches y sont détenus, ils ont entre 19 et 43 ans, ils sont étudiants, paysans ou  encore assistant social. Le procureur de la République chilienne les accuse de délits contre  la propriété privée, d’incendies de maisons et plantations forestières, d’agressions perpétrées contre divers particuliers, d’avoir prémédité une embuscade contre un procureur, ainsi que d’association terroriste.


Un important dispositif policier entoure le tribunal qui contraste avec la tranquillité habituelle de la petite ville de Cañete : plusieurs voitures de la police d’investigation chilienne, un  camion anti-émeute, des policiers du GOPE, brigade d’élite de la police chilienne, et de nombreux gendarmes, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du tribunal.


La salle d’audience dans laquelle se déroule leur procès concentre dans un petit périmètre les juges, le ministère public en charge de l’accusation, les avocats de la défense et les accusés mapuches. La salle est coupée en deux par une imposante vitre. De l’autre côté de celle-ci, les spectateurs du procès. Trois journalistes le matin et une petite dizaine l’après-midi pour accueillir l’ouverture du témoignage du procureur Elgueta, des observateurs nationaux et internationaux et des proches des accusés : mamans, femmes, ami(e)s, enfants et anonymes solidaires et parties prenantes de la cause Mapuche. En tout une quinzaine de personnes durant la matinée et une trentaine l’après-midi.


Les accusés font leur entrée arborant un traji-lonko (bandeau de laine traditionnellement hissé autour de la tête par les guerriers mapuches et aujourd’hui symboliquement portée par les Mapuches en lutte).


Hier, face aux affirmations d’un témoin anonyme, accusant l’un d’entre eux de lui avoir tiré dessus, ils avaient quitté le tribunal, outragés par la grossièreté du montage dont ils s’estiment être les cibles. Hector Llaitul, suite à cet épisode, s’était adressé à la presse pour exiger un « procès juste ».


Aujourd’hui, point de témoin anonyme. L’audience s’ouvre avec le témoignage d’un capitaine de police qui a exercé plusieurs années dans la région où agissent les accusés. Il fait parti de la centaine d’officiers de police (sur 234 témoins) que l’accusation appelle à témoigner. Il est dans un premier temps interrogé par le procureur en tant que spécialiste de la Coordinacion Arauco Malleco (CAM), organisation à laquelle appartiennent tous les accusés, selon leministère public. Il est invité à présenter sa connaissance de la CAM.

 

Il la définit comme une organisation dont l’objectif est le contrôle du territoire ancestral Mapuche par les Mapuches eux-mêmes. Pour ce faire, l’organisation revendique et fait usage de la violence contre les institutions qui rendent impossible ce « contrôle territorial ». Sa connaissance de la CAM s’appuie sur la lecture de communiqués publiés sur internet. Il accuse l’organisation d’être aussi à l’origine de désordres dans les universités chiliennes, notamment celles de Concepción. Il invoque les attaques de la CAM contre les entreprises forestières qui dominent la région, évoque l’influence d’organisations marxistes sur la CAM, pour preuve son leader supposé, Hector Llaitul, a appartenu à une organisation marxiste-chilienne revendiquant laguérilla comme mode d’action politique. Puis, le procureur interroge le capitaine de police sur les désormais traditionnelles accusations de liens avec des organisations terroristes étrangères.


Le capitaine évoque l’organisation basque Ascapena, considérée comme proche de l’ETA, mais s’avoue incapable de déterminer le degré de coopération entre la CAM et cette organisation. Puis, il évoque les liens de la CAM avec Felipe Quispe, leader politique bolivien revendiquant l’autonomie Aymara en Bolivie, deux fois candidats à l’élection présidentielle dans son pays.


Les accusations vagues et sans fondement se poursuivent contre la CAM. Le caractère politique de celles-ci apparait de plus en plus saillant au cours de l’audience. Le procureur entend montrer que la CAM est une organisation «autonomiste », « séparatiste », présentant un péril pour l’Etat chilien, et ce faisant pour l’ensemble de la population chilienne.


Toutefois, les accusations à l’encontre de la CAM et de ses membres sont toutes liées à des exactions commises contre les entreprises forestières qui structurent la réalité du territoire qu’ils occupent, particulièrement la  Forestal Mininco et contre un propriétaire terrien, Jose Santos Jorquera, connu dans la région pour avoir activement coopéré avec la dictature militaire et participé à des actes de torture à cette époque, perpétrés contre des membres des communautés mapuches actives dans des actions de « corrida de cercos » durant l’Unité Populaire (1970-1973). Selon les mapuches qui vivent dans les communautés limitrophes au lac Lleu-Lleu, aujourd’hui sa propriété continue à servir de centre d’opérations pour les forces de l’ordre chiliennes, certains affirment même que des Mapuches y auraient été interrogés et torturés dans le cadre de l’enquête en cours contre la CAM.


Une des avocates de la défense interroge le capitaine de police sur le Convenio 169 de l’OIT qui stipule le droit des peuples autochtones à l’exercice de la souveraineté sur le territoire qu’ils occupent. Le capitaine reconnait l’existence de ce droit et finit par objecter que la CAM entend le rendre effectif par la violence.


Suite à ce témoignage, le tribunal accorde une pause d’une dizaine de minutes. Puis la séance reprend. Le procureur présente aux juges une série de communiqués émis par la CAM dans laquelle l’organisation revendique l’attaque du procureur Elgueta du 16 Octobre 2008.
Finalement, la matinée se conclut sur la lecture d’un article du journal El Sur, consacré à Hector Llaitul, dans lequel celui-ci revendique pour les Mapuches la même autonomie que celle dont jouissent les basques et les catalans. L’article est finalement incorporé à l’accusation contre Llaitul, ce qui en dit long sur la dimension politique du procès.


A 14h30, le procès reprend. Et le moment tant attendu par la presse arrive enfin, le procureur Elgueta, « victime » d’une « attaque », « embuscade » le 16 Octobre 2008, selon ses termes et ceux de l’accusation, est appelé à la barre pour témoigner.


De fait, durant un peu plus d’une heure, le procureur Cruz invite le procureur Elgueta à faire état du travail d’enquête qu’il a réalisé, à l’époque où il était chargé de démanteler la CAM et de mettre sous verrous ses membres. Il n’est donc pas appelé à la barre comme victime d’une attaque, mais comme procureur, et donc fonctionnaire public, susceptible de chercher à valoriser son travail d’enquête sur la CAM, ce qui entre en conflit avec son devoir d’objectivité, selon un des avocats de la défense. Dès lors aux questions du procureur Cruz répondent les objections des avocats de la défense qui demandent au procureur d’interroger son collègue sur l’ « attaque » dont il a été victime. Vaille que vaille, les magistrats du siège permettent au procureur de continuer son interrogatoire sur le travail de procureur réalisé par Elgueta. Les avocats de la défense menacent de se pourvoir en appel à l’issue du procès pour non-respect des critères de base d’un juste procès.


Elgueta utilise son temps de parole pour faire de Llaitul le principal responsable dans l’escalade de la violence autour du Lac Lleu-Lleu, à partir de 2005. Il laisse penser que celui- ci aurait importé un conflit n’existant pas dans la région. Il parle d’ « ethnie mapuche » à plusieurs reprises quant aujourd’hui il y a un accord au sein de la société chilienne pour parler de « peuple mapuche ».


En bref, le rythme de l’accusation est donné par deux procureurs en parfaite syntonie, donnant à voir qu’ils le veuillent ou non la dimension politique de ce procès. Ce sont autant les modes d’action que les revendications (autonomie, contrôle territorial, expulsion des entreprises forestières du territoire mapuche, etc.) qui sont incriminés dans ce procès.


Il est 16h, le président de séance clôt l’audience et invite le procureur Elgueta à poursuivre son témoignage demain à partir de 9h.
Loin du regain d’intérêt médiatique auquel donne lieu l’apparition d’Elgueta, les proches des accusés évoquent une journée ordinaire, où les accusations et les preuves fournies ressemblent étrangement à celles d’hier… Politiques et abstraites, en un mot sans grand fondement juridique.

 

Michael Barbut

Publié dans Témoignages

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