Comment l'Etat chilien a volé les terres des indiens Mapuches Par Cristina L’Homme (Rue 89 Alma Latina)

Publié le par Collectif Mapuche

Terres mapuches en janvier 2011 (Arthur Dressler).

Suite de l'interview avec Michael Barbut.

 

Cristina L'Homme : Comment l'Etat chilien a-t-il exproprié les Mapuches il y a un siècle ?

Michael
Barbut :
Tout d'abord par la force des baïonnettes, puis en légalisant la soumission issue des armes. L'Etat a remis des « títulos de merced » aux Mapuches. Le terme « merced » sous-entend que l'Etat leur a fait une faveur en leur octroyant ce titre de propriété.

Théoriquement, la loi disait que les familles mapuches recevraient le territoire correspondant à l'espace qu'ils occupaient. En fait, les autorités ont considéré que ce qui était occupé était l'espace qui recouvrait leur maison et leur potager. On n'a pas pris en considération le fait que c'était un peuple qui bougeait et qui élevait des animaux sur de vastes superficies de terre…

Les familles mapuches ont été réduites à vivre sur quelques hectares, rarement plus de dix. La surproduction de ces terres a diminué le rendement du sol qui a perdu de sa valeur et de nombreux Mapuches ont dû émigrer vers les grandes villes, à Santiago notamment où ils ont apporté une main d'œuvre peu exigeante occupant des emplois non qualifiés.

Qui s'est installé sur les grandes étendues de terres ?

Dès le début du XXe siècle, l'Etat chilien favorise délibérément la création de grandes propriétés foncières, des « fundos », voisins des communautés mapuches. 45 000 hectares sont par exemple délivrés à un certain Eleuterio Dominguez dans la région du lac Budi. En contrepartie, celui-ci doit peupler la zone de colons.

Dominguez parvient à convaincre de pauvres paysans de l'île des Canaries en leur promettant monts et merveilles, mais lorsqu'ils arrivent au Chili, ils sont exploités sans vergogne. Dans les archives des années 30, un rapport de l'intendant de la province de Cautín signale une possible alliance entre ces paysans colons des Canaries et les communautés mapuches. Une alliance des mécontents…

Dès le début du XXe siècle, les Mapuches revendiquent leur territoire. Ils protestent dans le cadre de tribunaux prévus à cet effet, les « juzgados de indios », mais ceux-ci donnent toujours raison aux grands propriétaires fonciers.

Con Casa en janvier 2011 (Arthur Dressler).

 

Comment évoluent ces grandes propriétés dans la région de Lleu-Lleu ?

A la fin du XIXe siècle, une famille fraîchement arrivée d'Allemagne constitue une grande propriété de 6 000 hectares, le Fundo Tranaquepe. Autour, on trouve plusieurs communautés mapuches composées de dizaines de familles et réduites à vivre dans des réserves de 300 à 400 hectares.

Une réforme agraire se met en place, qui commence avec le président Alessandri en 1961, continue avec Frei Montalva et s'approfondit avec Allende. Le Fundo Tranaquepe est alors exproprié au profit des ouvriers agricoles qui y travaillaient, mais pas au profit des Mapuches.

Des discussions se noueront entre Mapuches et représentants locaux du gouvernement d'Allende, pour prendre en considération leurs revendications, mais le coup d'Etat militaire met un terme à ces pourparlers…


Que deviennent ces terres sous la dictature ?

Les militaires commencent par détruire les institutions qui soutenaient la réforme agraire et qui rendaient viable la petite exploitation paysanne (crédit, assistance technique, etc.). Les paysans vendent et les grandes propriétés comme le Fundo Tranaquepe se reconstituent pour être vendues à des entreprises multinationales étrangères, principalement à des forestières qui bénéficient de subventions du gouvernement militaire.

Objectif : encourager la culture du pin et de l'eucalyptus qui détruit tous les autres arbres endémiques et épuise les nappes phréatiques. Résultat : les communautés mapuches, voisines de ces exploitations forestières, ont des difficultés d'approvisionnement en eau. Et les fumigations de pesticides et engrais sur les pins et eucalyptus ont des conséquences catastrophiques sur leurs jardins potagers.


Des camions pleins de bois de pin et d'eucalyptus (Arthur Dressler).

 

Les Mapuches seront-ils visés pas la dictature ?

Souvent, les Mapuches ont eu des rôles de leaders au moment de la réforme agraire, ce qui leur vaut d'être victimes d'une violente répression de la dictature. Parmi les gens qui rendent la torture possible se trouve un Chilien, Santos Jorquera, qui possède environ 200 hectares de terre dans la région depuis 1930.

Pendant la dictature, il a mis sa propriété à disposition des services de répression, ce qui lui a valu le surnom de « Soplón », celui qui dénonce, qui a largement collaboré avec la dictature.

Son nom est au centre du procès de Cañete. Le jour où la caravane blindée du Fiscal Elgueta affronte les Mapuches, le 15 octobre 2008, Elgueta vient justement de se rendre chez ce Santos Jorquera, qui avait été visité, quelque temps auparavant, par des individus masqués qui auraient menacé de brûler sa maison.

Ce qui est très étrange, c'est que Jorquera et son rôle de tortionnaire n'apparaissent nulle part dans le procès. L'accusation cherche délibérément à cacher la dimension politique du procès et à attester la thèse d'un conflit interethnique.


Quelles sont aujourd'hui, les revendications des Mapuches ?

Ils ont deux types de revendications. D'abord celles qui s'appuient sur des documents attestant la propriété, les « títulos de Merced », que l'Etat chilien a délivré aux Mapuches. Nombreux gros propriétaires fonciers voisins des terres mapuches ont fait bouger l'enclos d'une quinzaine de mètres et se sont ainsi appropriés plusieurs dizaines d'hectares.

Généralement, quand l'Etat se retrouve devant cette situation, que le titre de propriété délivré par lui-même n'a d'évidence pas été respecté, il donne comme mission à la Conadi (Corporation nationale de développement indigène) d'acheter des terres et les remet gratuitement aux Mapuches.


Hector et CAM (Arthur Dressler)

 

D'autres Mapuches considèrent que ces « títulos de Merced » sont illégitimes parce qu'ils sont issus d'une conquête militaire et qu'ils n'ont pas respecté l'espace réellement occupé pas les familles. En d'autres termes, les terres que les entreprises forestières possèdent sur le papier aujourd'hui, leur appartiennent historiquement.

Les militants mapuches revendiquent également des droits politiques, en tant que peuple, c'est-à-dire la possiblité d'exercer une autonomie politique.


Sur quelles preuves s'appuient les Mapuches pour revendiquer leurs terres ?

Parfois, une communauté porte le nom d'un lieu sacré, un arbre, une montagne… mais elle ne le possède plus. Aujourd'hui, beaucoup d'historiens chiliens et mapuches travaillent sur la mémoire et retracent l'histoire de l'espace en s'appuyant sur les chroniques militaires réalisées par les généraux en charge de la conquête du territoire.

Ils faisaient souvent référence aux « Loncos » (chefs traditionnels mapuches) et décrivaient précisément le territoire qu'ils occupaient, en détaillant le domaine sur lequel s'étendait leur juridiction. Les plaintes déposées par les Mapuches auprès des tribunaux (« juzgados de indios ») sont également des preuves écrites qui permettent aux Mapuches de constituer des dossiers et d'argumenter concrètement leurs revendications territoriales.

Quelle est aujourd'hui la réalité des Mapuches de cette région ?

La forestale Mininco possède environ 700 000 hectares de terre au Chili. Il faut mettre ce chiffre en perspective avec 600 000 hectares de terre, qui représentent l'ensemble des terres possédées par le peuple mapuche, estimé à environ 800 000 personnes au Chili.


Un Lonco, chef traditionnel (Arthur Dressler).

 

Photos : Coupe d'eucalyptus et plans de ins, région Cañete ; Maison mapuche, en arrière plan plantations de pin et d'eucalyptus, Cañete ; Convoi de transport de bois aux abords du lac Lleu Lleu ; Hector Llaitul, le 13 janvier 2011 lors d'une audience du procès de Cañete ; un Lonco, chef traditionnel (Arthur Dressler).

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